Il y en a plusieurs, mais si je ne devais en nommer qu’un, j’irais avec Hou Hsiao Hsien. Un cinéaste qui observe le monde dans lequel il vit avec une certaine distance, mais avec une grande tendresse pour les gens qui le composent. Ses films parlent du passé et du présent, des hasards qui nous font vivre une vie plutôt qu’une autre, du décalage entre nos rêves et nos réalités. Souvent filmés par Mark Lee Ping-bing, les films de Hou Hsiao Hsien sont beaux sans être plastiques, touchants sans être mélodramatiques, mélancoliques sans être nostalgiques.

Le quatrième long métrage de Mathieu Denis, Gagne ton ciel, son deuxième en solo (après Corbo), gagne nos écrans ce vendredi.
Y a-t-il un.e cinéaste, de sensibilité politique ou artistique semblable à la tienne, que tu admires particulièrement?
Quels films, s'il y a lieu, ont inspiré (en tout ou en partie) Gagne ton ciel?
Yi Yi [Edward Yang, 2000] pour la grande humanité de la mise en scène et la direction des acteurs de tous les âges qui font battre le cœur de ce grand film choral. La maudite galette [Denys Arcand, 1972] pour l’exercice de style autour d’un genre que le film déconstruit, et pour le point de vue acéré sur l’argent et sur les pressions qu’il exerce sur ceux qui n’en ont pas. Le bannissement [Andreï Zviaguintsev, 2007] pour l’intelligence de la mise en scène et la construction lente mais implacable de la tension dramatique. Two Lovers [James Gray, 2008] pour la finesse avec laquelle le film dépeint une communauté culturelle particulière, et pour le déploiement de l’arc dramatique du protagoniste principal. Tendresse ordinaire [Jacques Leduc, 1973] pour la délicatesse des rapports humains, le jeu des acteurs, et la manière de filmer l’hiver. Burning [Lee Chang-dong, 2018] pour le renouvellement des codes du thriller, les effets de surprise d'un extraordinaire scénario, et la manière de filmer l’aube et les crépuscules.
Nacer souhaite être admis dans la grande bourgeoisie montréalaise. Quels films sur cette classe sociale admires-tu et pourquoi?
Désert rouge de Michelangelo Antonioni. Pour la couleur, pour le son, pour le brouillard. Pour Monica Vitti, si touchante et si vraie dans le rôle de cette femme italienne qui a tout ce que l’on nous dit que l’on devrait désirer, mais qui n’arrive pourtant pas à trouver un sens à sa vie. La grande bouffe de Marco Ferreri. Quatre bourgeois blasés et désabusés se réunissent dans une villa et décident de manger jusqu’à la mort. Un film éclaté, irrévérencieux, parfois vulgaire et souvent très drôle, qui confronte de front le monde consumériste dans lequel nous vivons toujours. Caché de Michael Haneke. Un film d’une précision presque clinique, mais qui arrive pourtant à nous toucher et à nous bousculer. Un film qui nous force à remettre en question l’histoire que l’on nous enseigne dans les écoles, et le rapport que nous avons au monde dans lequel nous vivons.
Quel est le premier film que tu as vu au cinéma?
E.T., de Steven Spielberg. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais voir, c’est ma grand-mère qui avait décidé de nous emmener, mon frère et moi, voir ce film au défunt Cinéplex Odéon de la Place Longueuil. J’en étais ressorti complètement exalté, et avec l’envie d’aller voir un autre film sur le champ pour revivre les émotions que j’avais vécues en communion avec les autres spectateurs pendant la projection du film.
Lequel t'a donné l'impulsion de devenir cinéaste?
Empire of the Sun, de Steven Spielberg. Je l’ai vu avec ma mère, à 10 ou 11 ans. Je n’avais pas tout compris, mais j’avais été secoué par le récit, qui m’avait habité longtemps après avoir vu le film. Et il y avait un effet de montage dans une scène, vers la fin du film, qui m’avait complètement subjugué et qui m’avait donné l'envie de comprendre comment se font les films. C’est à partir de là que j’ai eu envie d’en faire, moi aussi.
Si les films étaient des psys, quel film recommanderais-tu à Nacer de consulter?
L’argent de Robert Bresson, L’emploi du temps de Laurent Cantet, Rafales d’André Melançon et Uncut Gems des frères Safdie, pour lui faire réaliser qu’il s’est engagé sur une pente glissante, et que les gestes qu’il pose pourraient avoir de graves conséquences sur sa vie et sur celle de ses proches. Yi Yi d’Edward Yang et Au revoir les enfants de Louis Malle, pour lui faire reprendre conscience de ce qui est essentiel et de ce qui ne l’est pas.
Quel film photographié par la directrice-photo de Gagne ton ciel, Sara Mishara, admires-tu le plus?
J’hésite entre deux films : La grande noirceur de Maxime Giroux, peut-être le film dans lequel Sara a le mieux maîtrisé la lumière naturelle; et Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur, dans lequel elle utilise de magnifiques noirs et blancs pour filmer un été en banlieue.
Lequel de tes films est le plus proche, au final, de ce que tu avais imaginé au départ?
Probablement Laurentie, parce que c’est un film tourné avec très peu de moyens, et dont le scénario tenait sur une trentaine de scènes, toutes tournées en plans séquences. La marge d’erreur était presque inexistante sur ce film.
Est-ce que tes films dialoguent entre eux? Si oui, lequel est le plus proche de Gagne ton ciel et pourquoi?
Les thèmes qui m’obsèdent se retrouvent de manière différente dans tous mes films, mais en même temps j’ai l’impression que chacun de mes films réagit à celui qui l’a précédé. Il y a toujours une frustration que j’ai éprouvée en faisant un film que j’ai envie de réparer quand je fais le suivant. En ce sens, mes films sont tous à la fois très proches et très différents les uns des autres.
Sur une île déserte, quel film apporterais-tu avec toi?
Posez-moi la question demain, je répondrai probablement autre chose. Mais aujourd’hui, j’ai envie de dire Millenium Mambo, de Hou Hsiao Hsien. C’est un film que je ne me lasse jamais de voir, et que je redécouvre sous un jour nouveau à chaque fois que je le revois. Une œuvre simple et complexe à la fois, bercée par la mélancolie du temps qui nous fuit entre les doigts.


