Miséricorde : la passion d’Alain Guiraudie

22 mars 2025
entrevue

Miséricorde, le nouveau polar décalé d’Alain Guiraudie, prend l’affiche le 28 mars. L’imprévisible cinéaste «greffe à ses habituelles obsessions pour la ruralité et la sexualité d’autres pistes thématiques tissées autour de la culpabilité, de la répression de ses désirs, et du caractère moral de ses actions», écrit notre collègue Céline Gobert.

Avec ce postulat de départ, on pense inévitablement à Théorème de Pasolini.

Tout le monde voit Théorème dans le film. Et moi, je me dis que c’est exactement le contraire. Le héros ne couche avec personne et on n’est pas dans une famille bourgeoise. Je trouve que le jeu du désir chez Pasolini est posé de façon assez théorique pour faire imploser la famille bourgeoise. Moi, il y a une famille plus ou moins reconstituée. [...] Je n’ai pas pensé à Théorème en faisant mon film. J’ai plutôt réfléchi au vaudeville et à Hitchcock.

Vous avez choisi de travailler avec Catherine Frot, qui trouve ici un fascinant contre-emploi.

Pour moi, ce n’est pas vraiment un contre-emploi. Oui, elle a l’habitude des grandes comédies, mais elle reste l’une des dernières grandes stars françaises qui soit crédible en tant que boulangère dans un village de la France profonde. Très vite, les comédiennes, arrivées au-delà d’un certain âge, sont cantonnées dans des rôles de bourgeoises ou de femmes tordues. Dans le cas de Catherine Frot, j’ai très vite pensé à elle. Par contre, j’ai eu un peu peur de sa notoriété. J’ai souvent la crainte que l’acteur ou l’actrice prenne le pas sur le personnage.

La présence des décors ruraux dans vos films est-elle liée à votre désir de créer des univers décalés ?

C’est mon monde. Je me sens légitime d’en parler. Après, il y a moyen d’y créer quelque chose d’intemporel. Je ne sais pas si c’est de là que vient le décalage. La campagne et le village permettent aussi de moins marquer l’époque. Dans les années 1970, il y avait un curé au village et il était une figure importante. Mais je ne l'ai jamais vu en soutane. J’ai d’ailleurs hésité à l’habiller ainsi. Je craignais que ça prenne une place énorme dans le film et qu’on doute de sa crédibilité. L’un des enjeux de mes films est de rendre possibles des choses improbables. Il faut que le film ait sa propre cohérence, tout en respectant le réel.

La mort et la sexualité sont des choses très concrètes. Et elles sont omniprésentes dans votre cinéma.

C’est marrant. À chaque coup, je me pose la question quand il s’agit de montrer un mort. Comment filmer un cadavre ? Il y a une tricherie fondamentale. A-t-on vraiment le droit de représenter un faux mort ? Ce rapport cinématographique entre la mort et le désir marche très bien. Le grand moteur d’un film, c’est le mystère. Et le grand mystère de la vie, ça reste le désir et la mort.

Vous avez choisi de faire un film qui n’est pas très catholique.

Si, je trouve que c’est un film très catholique. On a un prêtre qui pousse jusqu’au bout les préceptes catholiques : l’amour du prochain, le pardon, la compréhension de l’autre. Ça parle de la pratique des prêtres. En Europe, comme dans plusieurs endroits, ils sont la voix de secours pour plusieurs homosexuels, au siècle passé comme maintenant. Puis, le curé incarne souvent cette figure de l’homosexuel condamné à désirer sans réciprocité. Après Bresson et Pialat, je suis un des derniers à avoir fait un film vraiment catholique.

**Pourquoi avoir fait de cet abbé une figure libérée de tout jugement moral ? **

Quand l’abbé dit qu’on a besoin de meurtres, j’étais convaincu que j’allais être davantage interrogé là-dessus. Je ne suis moi-même pas convaincu de cette insertion. Pour que la vie garde sa valeur et toute sa saveur, il faut que la mort puisse arriver à tout moment. On n'a pas à remettre fondamentalement en cause l’éradication de notre violence. Je n’ai pas envie d’une vie sans risque. Après, [ces questions sont intégrées] dans quelque chose de symbolique, dans un processus de fiction.

La sortie de L’inconnu du lac, en 2013, coïncidait avec l’application de la loi du mariage pour tous en France. En quoi le contexte dans lequel paraît Miséricorde est-il différent ?

Le monde a bien changé. Même quand je réinterroge une morale ambiante en me demandant si c’est vraiment utile de punir les assassins, je suis conscient que Gaza se fait bombarder. Je pense notamment à des choses comme notre culpabilité par rapport au malheur du monde. On en est tellement à essayer de sauver les meubles que toute pensée progressiste à du mal à se frayer un chemin. C’est important de ne pas perdre de vue ces grandes questions morales.

Crédit photo : Marie Rouge/Unifrance

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