Le Cauchemar Organique De Martin Girard

Le cauchemar organique de Martin Girard

7 juin 2026
entrevue

Avec Nervures, le scénariste Martin Girard (Le secret de ma mère, Saint-Narcisse), ex-rédacteur en chef de Mediafilm, cosigne (avec Raymond St-Jean) un film de genre campé dans un petit village isolé, où l’arrivée d’un étrange médecin, et le retour de leur fille, après plusieurs années d’absence, bouleverse la quiétude d’un couple.

Dans Nervures, le cinéma de genre est abordé à travers le prisme de la nature. Or, elle est montrée à travers ses deux pôles : ses bienfaits, ses périls.

Le paradoxe de la nature est au cœur du film. Il englobe tous les paradoxes sur Terre, à commencer par ceux de la vie, de la mort, du beau et du dangereux. Dans le film, une fleur fait suffoquer un personnage. On s’est beaucoup intéressé à mélanger des choses incongrues pour former une nouvelle entité, une nouvelle image ou une nouvelle vision. On a voulu faire un film avec cette touche de surréalisme. Sans pour autant verser complètement dans l’horreur.

Le film emprunte tout de même au body horror.

C’est un film de body horror, clairement. Mais ça mise sur un body horror avec une touche de poésie, où la transformation des corps s’accompagne de beauté, comme une forme d’hommage tordu à la nature. La nature se transforme constamment. Le film parle d’une renaissance à travers la mort. C’est aussi un film sur la mutation, comme The Fly de Cronenberg. [...] Je pense qu’on est arrivé à greffer des idées, bien sûr, qui proviennent d’autres films, pour créer quelque chose de relativement nouveau et qui ne fait pas nécessairement penser à quelque chose d’autre.

Le film évoque également la tension entre modernité et tradition, non seulement à travers la médecine naturelle que tend à privilégier le docteur Toupin, mais aussi entre les valeurs de certains personnages.

J’aime beaucoup les contrastes. Je suis toujours fasciné par le pouvoir d’évocation entre deux choses très paradoxales. Par exemple, dans Crépuscule pour un tueur [que Girard a coscénarisé avec Raymond St-Jean], on voit une scène où Donald Lavoie ouvre le coffre de sa voiture. On voit un cadeau emballé pour sa fille. Quand il le retire, il constate qu’il y a du sang. On a essayé de créer ce même genre d’image dans Nervures. On parle d’écologie, d’homophobie, de racisme à travers des oppositions et des conflits.

Le commentaire écologiste est dans l’ère du temps. Est-ce que Raymond et vous aviez des intentions militantes ou est-ce que la question s’est imposée d’elle-même ?

L’idée n’est pas d’être didactique ou moralisateur. Je pense que ça tombe sous le sens que, lorsqu’on écrit un film sur la nature, dans le contexte de ce récit, le discours s’intègre par lui-même. Il faut être capable d’aborder la question avec les pour et les contre. Ce n’est pas noir ou blanc. Le personnage de Maurice, le père de l’héroïne, dit à un certain moment que ce n’est pas en faisant des beaux discours qu’on construit des maisons. Il n’a pas tort. On peut critiquer, avec raison, la coupe à blanc ou l’exploitation du pétrole. En même temps, on continue d’en consommer et d’en profiter.

Nervures se déroule à la campagne, un espace récurrent dans le cinéma de genre québécois (Les affamés, Jusqu’au déclin, Le poil de la bête).

Quand Raymond et moi avons commencé à travailler sur le scénario, nous savions que ça allait demander des effets spéciaux, du maquillage. Or, pour pouvoir investir le maximum d’argent dans ces effets, il faut économiser ailleurs. Une des façons est d’avoir le moins de personnages et de décors possibles. En même temps, je ne pense pas qu’on aurait pu raconter l’histoire de Nervures à Montréal.

Quels films vous ont accompagnés durant le processus d’écriture ?

Avec Raymond, on a souvent parlé du film Les yeux sans visage de Georges Franju, pour ce qui est du médecin qui tente l’impossible afin d’aider un être cher et pour l’aspect poétique. C’est un film qu’on aime beaucoup. On a aussi pensé à The Thing de John Carpenter. On y fait une forme d’hommage. Je pense qu’en termes de body horror, The Thing est un chef-d’œuvre dans le genre.

Après Slaxx, Romane Denis interprète de nouveau une héroïne de film d’horreur. Avez-vous réfléchi à Isabelle en fonction d’autres personnages féminins du genre ?

Non, mais la SODEC nous a posé des questions sur le comportement de l’héroïne. On nous demandait pourquoi elle mettait autant de temps avant de réagir à ce qui est arrivé à sa mère. J’ai fait la comparaison avec Ellen Burstyn dans The Exorcist. Le personnage de la mère s’alarme de voir ce qui arrive à sa fille, elle cherche à trouver des réponses, mais elle ne va pas tout de suite chercher de l’aide auprès du curé. C’est un peu la même chose pour nous. Isabelle n’embarque pas immédiatement sa mère dans l’auto pour aller à l’urgence. Elle met ça sur le compte d’un début de démence, du deuil ou d’un état de choc. Elle essaie de rationaliser des comportements qui semblent irrationnels.

Partager cet article