Je ne me suis pas dit que j’avais envie de faire une nouvelle adaptation. À un moment donné, il y a quelque chose qui fait écho, qui affirme ce que nous avons envie de raconter. Il se trouve que c’est passé par le biais d’un roman. Peut-être que je n’aurais jamais osé raconter ça, sans le support du livre. J’aurais peut-être eu peur que ce soit trop égocentrique. Mais le fait d’adapter, ça devenait intéressant, car ça parlait de moi sans parler de moi.

Prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise 2025, À pied d'œuvre, huitième long métrage de Valérie Donzelli, prend l’affiche le vendredi 2 octobre.
Après L’amour et les forêts, pourquoi avoir eu envie de vous prêter de nouveau à l’exercice de l’adaptation ?
Dans le film, le personnage de Paul dit « Du moment que j’écris ». Est-ce une phrase qui évoque votre façon d’aborder l’art ?
Oui, bien sûr. Ça répare tellement de choses : la souffrance, le rejet et les difficultés qu’on peut endurer à créer. Quand on y arrive et qu’on peut continuer de le faire, ça emporte tout le reste. C’est ce qui est beau dans le livre de Frank. Il raconte que les écrivains sont inaccessibles au découragement. Tant qu’il y a la nécessité de le faire, on s’y accroche.
Paul mentionne aussi à son fils que le livre qu’il est en train d’écrire parle de son époque. Est-ce également le cas de votre film ?
Le livre de Frank décrit de façon très méticuleuse le processus d’ubérisation du travail, les plateformes, l’hypercapitalisme, la perte de lien et de sens qu’on traverse depuis longtemps et qui s’accélère. Je me sens un peu dépassée par le monde actuel. Je n’ai plus beaucoup de références par rapport à ce que j’ai connu enfant. Les changements sont énormes. Je m’inquiète que ça ne se fasse pas au profit de quelque chose d’humain et de valeureux. C’est au profit de quelque chose contre lequel on essaie de lutter et qui a créé de nombreuses catastrophes : le libéralisme économique et l'hypercapitalisme.
Paul sombre dans le minimalisme radical. Ça devient même, pour lui, une philosophie de vie.
Se dire qu’on ne veut pas être dépendant financièrement, c’est politique. Alors, on préfère créer sa microéconomie dans laquelle on est libre. On ne s’endette pas. Sinon, c’est la spirale. Paul n’a pas le choix au début. Mais il parvient à trouver un équilibre. Et quand on raconte une histoire comme celle-là, ce serait bizarre d’être dans quelque chose de très ostentatoire visuellement. Il fallait trouver la cohérence du film aussi par rapport aux moyens que j’avais moi-même.
Le film présente une réflexion sur la nature du succès. Le talent ne produit pas d’argent. À quel moment le succès se manifeste-t-il selon vous ?
Achever un texte ne veut pas dire être publié. Être publié ne veut pas dire être lu. Être lu ne veut pas dire avoir du succès. Et avoir du succès n’augure d’aucune fortune. Ce n’est pas parce qu’on a du succès qu’on en aura encore avec le prochain texte et qu’on va continuer de gagner de l’argent. C’est vrai pour tous les métiers artistiques. Et c’est aussi vrai pour le cinéma. Plein de réalisateurs ont eu un succès et, après, plus du tout. C’est vachement difficile. Il faut tenir le cap.
Le film est également une façon de rendre hommage à votre grand-père Dante Donzelli, qui était sculpteur et peintre.
Mon grand-père artiste a vécu sans faire de compromis avec son art. Je l’ai vu très heureux toute sa vie. Il faisait ce qu’il aimait. Il se levait le matin pour aller à l’atelier. En revanche, il était pauvre. Mon père a grandi dans la pauvreté la plus totale. C’est vrai que son père l’a découragé d’être artiste en lui disant que c’était trop difficile de vivre de son art. Mon grand-père était aussi inquiet lorsque je me suis lancée.
Qu’est-ce que Bastien Bouillon a permis d’apporter au personnage de Paul ?
De l’empathie. Je pense qu’il a apporté aussi du mystère, de l’humanité et du respect. Bastien est quelqu’un qui se fond dans les rôles. On l’oublie. Ici, je trouvais intéressant qu’il soit le reflet des gens qu’il rencontre. Il a une forme d’infra-jeu qui laisse de la place au spectateur pour qu’il interprète à sa façon.


