J’y suis revenu parce que La nuit du 12 m’a donné le goût d’explorer l'institution policière. Je trouvais intéressant d’imaginer une policière qui enquête sur d’autres policiers. Je voulais mettre ce personnage dans une position inconfortable. Elle est à la fois mal-aimée par le reste de la profession et critiquée par certains médias qui lui reprochent d’être à la fois juge et partie. Ça permettait aussi d’aborder la doctrine du maintien de l’ordre, la violence policière, etc.

Poursuivant dans la veine policière amorcée avec le percutant La nuit du 12, Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien, Lemming) aborde la question des violences policières dans Dossier 137, sur les écrans du Québec à compter du 20 mars prochain.
Après La nuit du 12, était-ce une évidence de revenir avec un nouveau film policier ?
Vous choisissez d’aborder le genre du polar en montrant les dessous de l’enquête et la mécanique de l’institution. En quoi l’approche visuelle découle de ces choix narratifs ?
Je visais quelque chose d’assez rigoureux et précis afin qu’on comprenne le fonctionnement de cette institution et la logique des enquêtes. C’est pour cette raison que je reprends le langage administratif qui est utilisé dans les réquisitions. Dans la mise en scène, il y a quelque chose d’assez carré. Il n’y a quasiment jamais de gros plans. On sent la distance entre les personnages, surtout durant les scènes d’interrogatoire. Il fallait également faire sentir la tension de ces espaces et de ces bureaux.
Une autre des tensions du film est, comme vous l’avez mentionné, d’avoir positionné Stéphanie entre l’arbre et l’écorce, un peu à l’image d’une société divisée.
Plus j’avançais dans mes recherches et plus je me documentais, plus ça me permettait de ne pas tomber dans une vision simpliste. Il ne s’agit pas de dire que tous les manifestants Gilets jaunes étaient pacifiques et les policiers violents. Le problème vient plutôt quand on dit que tous les manifestants sont des ennemis de la République et sont violents. C’est faux. Et quand on dit que tous les policiers sont des bâtards, c’est tout aussi faux. De nos jours, la complexité n’est plus à l’ordre du jour. On veut que tout soit simple. Il faut savoir faire avancer la compréhension et la réflexion, plutôt que de prétendre connaître la vérité.
Le film multiplie les sources d’images, dont les vidéos captées par téléphone portable et les caméras de surveillance, pour reconstruire les faits. Souhaitiez-vous proposer une réflexion sur notre rapport aux images ?
Ce que j’ai trouvé passionnant, quand j’ai visité l’IGPN, était de voir l’importance des images dans ces enquêtes. Ce qui était encore plus intéressant était que même lorsqu’il y a des images, on ne va pas voir la même chose, selon qui regarde, commente ou interprète. Ça va parfois jusqu’à l'absurde. Et ça devient une façon de décrédibiliser les images et la vérité objective. On l’a vu plus récemment aux États-Unis avec la mort de Renée Good. Le président des États-Unis et tous ses sbires disent que cette femme a essayé d’écraser un agent de l’ICE. J'ai l’impression, aujourd’hui, que plus on déforme la vérité, plus on perd nos repères.
Comment le choix de Léa Drucker pour interpréter ce personnage d’enquêtrice s’est-il imposé ?
Pendant l’écriture du scénario, j’ai commencé à penser à elle. C’est difficile de justifier [ce choix] de façon rationnelle. Ça a à voir avec l’intuition. Une des choses que j’aime beaucoup chez elle, c’est qu’elle a une palette très large. Elle peut être très dramatique et très intense. Elle peut aussi apporter de la légèreté, ce qui était très important pour le film. C’est une comédienne qui a beaucoup de finesse dans son jeu. C’était important puisque le personnage est quelqu’un qui retient constamment l’émotion, et il fallait tout de même percevoir ce qui se passe à l’intérieur à travers son regard et le timbre de sa voix.
Stéphanie le dit dans le film : «C’est humain». Pourquoi cherchiez-vous à intégrer une forme d’humanisme à travers cette histoire qui privilégie la rigidité ?
Quand on raconte une histoire au cinéma, c’est l’humain qui est intéressant. Le fait de capter le spectateur passe par l’humain : l’identification à un ou plusieurs personnages. De nos jours, on peut avoir l’impression qu’on oublie l’aspect humain, qu’il n’y a que le rapport de force ou de pouvoir qui importe. On veut imposer sa vision du monde et écraser les autres. On sent que Stéphanie croit encore aux valeurs du vivre-ensemble.
D’un côté, on comprend qu’une loi du silence règne chez les collègues de Stéphanie. De l’autre, on sent Stéphanie isolée par sa position.
Pour moi, il y a une perte de sens dans leur métier. La solution des syndicats est de demander plus d’armes, plus de droits d’intervention, alors que le problème, c’est le manque de sens. Si, en tant que policier, on a l’impression d’être respecté par la population et qu’on a un rôle de protection, c’est valorisant. Tandis que si on est détesté par tout le monde, c’est dévalorisant. Il faudrait redonner du sens au métier, que ça redevienne une police pour les citoyens et non pas pour le pouvoir.
Crédit photo : Marie Rouge


