Notre porte d’entrée à la création, c’est le dessin, la peinture. C’est très facile d’accès. Avant même de savoir écrire, on peut prendre la couleur avec nos doigts et griffonner quelque chose. Cette liberté d’expression représente bien la richesse de la culture bulgare. L’artisanat y est très présent. En Bulgarie, les gens font leurs propres costumes, ils ont un attachement au fabriqué. C’est très démocratisé. Et c’est aussi une façon d’exprimer un attachement à la culture, de se définir. Ça fait référence à la fois à la tradition et au renouveau. Si Nina est capable de s’exprimer par l’art, c’est qu’elle baigne dans cet environnement.

Récipiendaire de l’Ours d’argent du meilleur scénario à la 76e Berlinale et film d’ouverture des 44es Rendez-vous Québec Cinéma, Nina Roza de Geneviève Dulude-De Celles prend l’affiche le vendredi 24 avril. Entretien.
Dans Bienvenue à F.L., vous évoquiez l’idée de l’art pour exprimer d’autres enjeux. Qu’est-ce que la peinture permettait d’explorer ici ?
Pourquoi avoir choisi d’aborder le thème de l’identité à travers le prisme de l’immigration ?
J’avais un désir de me sortir de mes propres schèmes. Mes inspirations ont été multiples : je me suis d’abord inspirée du père d’une amie qui avait vécu l’immigration il y a une quarantaine d’années. Il a décidé de ne pas retourner dans son pays d’origine, car il ne souhaitait pas faire face à un passé qui ravivait des blessures. Je me suis imaginé ce qui arriverait s’il devait retourner dans son pays d’origine. Après, j’ai fait de nombreuses recherches et discussions qui se sont poursuivies jusqu’au tournage. Il y a quelque chose qui m’attire vers ces identités doubles, ces identités qui s’interrogent. Dans Bienvenue à F.L., c’était le passage de l’adolescence vers l’âge adulte. Dans une Une colonie, c’était une jeune fille entre l’enfance et l’adolescence. Je m’intéresse à ce moment où une identité est fracturée et est appelée à se redéfinir.
Même dans le style, vous vous êtes éloignée de l’approche visuelle de vos premiers films.
Je vois mes précédents films comme un cycle sur l’enfance et l’adolescence, j’étais dans une approche hyperréaliste où j’utilisais les codes du documentaire en fiction avec une caméra à l’épaule. Je ne suis pas que ça. Je suis aussi une amoureuse du réalisme magique, de films où on utilise les rails [pour déplacer la caméra]. Et l’histoire s’y prêtait. Comme c’est une quête très intérieure, je voulais me permettre de décoller de la réalité et de faire honneur au langage de l’histoire de l’art à travers le film.
Quelles étaient vos références visuelles ?
À l’écriture, j’étais beaucoup dans mes coups de cœur de cinéma : Le conformiste, pour l’usage de la symbolique à travers des lieux très chargés; Fellini, pour tout ce qui se rapproche du rêve et pour la trajectoire d’un homme aux prises avec les fantômes de son passé. En cours de production, j’ai discuté avec le directeur photo Alexandre Nour Desjardins [La femme cachée] et la directrice artistique Laura Nhem [Les chambres rouges, Peau à peau] de La chimera, qu’on a tous adoré. On en parlait tout le temps. En découpage, Alex et moi avons aussi visionné L’ami américain et Les ailes du désir de Wim Wenders.
Nina Roza devait à l’origine se dérouler en Roumanie. Est-ce que vous avez tout de même pu vous inspirer de certains films bulgares ?
Malheureusement non, mais de nombreux films roumains, oui. J’ai vécu six mois en Roumanie. J’y étais quand 4 mois, 3 semaines, 2 jours a gagné la Palme d’or. Ce film a déclenché une vague de cinéma roumain et j’ai senti une communauté très forte en pleine ébullition. Ça m’a impressionnée et ça m’a inspirée.
À travers le personnage de Nina, votre film traite également, de manière symbolique, du phénomène où les adultes se projettent sur leur enfant.
J’ai récemment vu le film Un poète. C’était extraordinaire. Ça parle d’un poète un peu raté et vieillissant qui prend sous son aile une jeune fille issue d’un milieu populaire écrivant de la poésie. Mais ça ne l’intéresse pas: elle veut devenir esthéticienne. Je pense que dans cette mesure, oui, il peut y avoir une projection où l’adulte entrevoit une carrière incroyable. Or, que faire si ce n’est pas un désir porté par l’enfant ? [...] La mère de Nina pense que c’est la meilleure chose pour sa fille [de déménager en Italie]. Qui suis-je pour la critiquer ? Ce n’est pas ma position. Mais dans la perspective de cette enfant, on l’arrache à tout son monde.
Qu’est-ce que le choix de Galin Stoev dans le rôle de Mihail évoquait pour vous ?
C’est un metteur en scène qui n’avait jamais travaillé comme comédien à part quelques films au début de sa carrière. De ce que j’ai compris, il est un peu comme le Robert Lepage de la Bulgarie. En le voyant, j’ai tout de suite eu l’impression de voir Mihail. Il a été très généreux, car il a mis beaucoup de sa propre expérience dans son interprétation. Lui-même vit à Bruxelles en exil depuis une vingtaine d’années. Il comprenait intimement le personnage.
Photo : Danny Taillon


