La musique joue un rôle très important dans ma vie. J’ai eu la chance, grâce au cinéma, d’apprendre à regarder une partition, et à me forger une culture musicale. C’est aussi un milieu qui me fascine de par l’exigence de la musique classique. Cette exigence est presque inhumaine. Alors comment faire pour qu’il y ait des sentiments forts dans un milieu où la discipline est tellement rigoureuse ?

Dans Deux pianos, à l’affiche le 22 mai, Arnaud Desplechin passe en mode musical.
Pourquoi raconter une histoire d’amour se déroulant dans le monde de la musique classique ?
Le concept du souvenir est très présent dans votre cinéma. Ici, c’est la relation entre Mathias et Claude qui prend ancrage dans le passé. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette idée de réactualiser la mémoire ?
On est toujours prisonnier du passé. L’histoire de Claude est celle d’une femme qui a fait une bêtise quand elle avait 18 ans et elle n’arrive pas à l’effacer. Parfois, il faut savoir laisser les choses foutre le camp. Quand on ne sait plus quoi en faire, il faut déposer le passé et faire autre chose, s’enfuir.
Le récit se passe à Lyon, parce que vous souhaitiez que Mathias ne soit pas le plus grand pianiste du monde ou de France. Mais n’y avait-il pas aussi l’envie de camper l’histoire dans un décor que l’on voit moins souvent dans la cinéma français ?
Oui. Il y avait également la possibilité de jouer avec cette dimension de conte fantastique. À Lyon, il y a ces petits passages, ces petites rues et ces détours qui permettaient de créer un climat de mystère. Il y avait aussi l’idée de revenir à l’origine, à la ville de la naissance, avec un trouble. Il y a d’ailleurs un film qui m’a beaucoup apporté sur cette question. Je l’ai revu en écrivant. C’est Mr. Klein avec Alain Delon. Il est très différent de François [Civil], mais il y a l’idée du double. Et à un certain moment, il doit se rendre à Strasbourg pour rendre visite à son père. De Strasbourg à Lyon, quelque chose se tramait.
Vos protagonistes sont souvent des écrivains, des cinéastes, etc. Ici, c’est un pianiste. Croyez-vous qu’il faille être artiste afin d’éprouver ces amours fous ou impossibles ?
Pas du tout. Tous les personnages du film sont très seuls. Je constate que je suis aussi seul. J’aime beaucoup plus que ce que je suis capable d’accueillir. On ne sait pas trop quoi faire avec ces sentiments. Qu’on soit boulanger, instituteur, infirmière, bien entendu, on est tous comme ça. Mais on n’a pas le droit de le dire. Les artistes le disent pour nous. Ça ne veut pas dire qu’ils sont supérieurs ou différents.
Qu’est-ce qui a déterminé les choix formels de ce film ?
J’aimerais être instinctif, mais je ne le suis pas. Mes films sont très découpés. Ici, comme les acteurs sont tellement jeunes, il fallait que je sois plus proche d’eux. On a donc tout filmé caméra à l’épaule. Ça ajoutait une nervosité, ça brutalisait un peu le matériel.
Est-ce que la musique a nourri cette démarche ?
Ça l’a nourri d’une manière plutôt simple. Dans des films comme The Pianist de Polanski, les scènes musicales sont des pauses. Le récit s’arrête et on respire un peu. Là, toutes nos scènes de musique sont des moments de suspense, comme dans The Man Who Knew Too Much d’Hitchcock. Est-ce qu’il va réussir le concours ? Le perdre ? Pourquoi n’arrive-t-il pas à jouer ? Du coup, on ne filmait que les sentiments et pas la musique.
Vous avez souvent travaillé avec des acteurs qui reviennent au fil de votre filmographie. Dans le cas de Deux pianos, vous avez collaboré avec deux visages qui vous étaient jusque-là inédits : François Civil et Nadia Tereszkiewicz.
Ce qui m’importait est qu’ils devaient être trop jeunes. Je pense à Nadia. Quand elle devient veuve, elle est trop jeune pour l’être. Ça vous arrive quand vous avez quarante, cinquante ou soixante ans. Il y aussi Mathias qui dit toujours qu’il est vieux. Ce que ça m’a apporté, c’est de développer un autre rapport au cinéma. Par exemple, François est un acteur très physique. Pour lui, c’était important que je sache qu’il joue du piano. Je m’en fichais. Après coup, j’ai compris que c’était pour lui comme d’apprendre à tenir une épée. C’était physique. Il a même perdu 11 kilos pour le rôle. C’est quelque chose de sa génération qui m’a beaucoup porté.


