
Auréolé des César du meilleur premier film et de la meilleure révélation féminine, Vingt Dieux, premier long métrage de Louise Courvoisier, prend l’affiche ce vendredi.
Votre film renvoie beaucoup au western dans son rapport à l’espace et au territoire. À quel moment ce genre vous est-il venu en tête ?
Assez vite. Après, je n’avais pas dans l’idée de faire un western pur et dur. Je voulais simplement magnifier ou rendre beau l’abimé, le cassé. Je trouve qu’on ne fantasme pas assez la campagne en France. Elle est toujours soit glauque, soit un peu bizarre ou moche. J’avais envie de la rendre un peu plus sexy. L’esthétique du western m’aidait à imaginer une forme de sensualité dans l’image, dans les corps et dans la manière de filmer ces jeunes.
Et pourquoi le fromage ?
Quand j’ai pensé à faire ce film, j'avais envie de faire vivre au public une aventure. Je souhaitais que le film soit généreux et accessible. Le fromage fait partie du paysage chez nous et est un parfait outil de narration. En plus, c’est un produit très concret. Mes personnages le sont aussi. Je trouvais que faire évoluer le personnage de Totone à travers l'apprentissage des gestes liés à la fabrication du fromage permettait d'illustrer son cheminement de façon très physique.
Quelles étaient vos références visuelles ?
Je pensais surtout à ce que je ne voulais pas faire. Je n’ai pas cherché à faire un film misérabiliste, ni écrasant. Il y a un lien entre la campagne et le drame quand il s’agit de film d’auteur. Le cinéma britannique se permet plus facilement de trouver un ton entre l’humour et le tragique avec des personnages qui débordent, avec des défauts. En France, je trouve qu’on est très frileux des personnages borderlines, qui sont un peu problématiques. C’est comme s’il fallait, pour qu’on ressente de l’empathie, qu’ils soient gentils. Moi, au contraire, ça me touche de voir la faille des gens.
Vous avez fait le choix, pour un premier long métrage, de tourner avec des comédiens non professionnels.
Je n’ai jamais envisagé travailler avec des acteurs. Comme je viens de la région, que j’avais envie d’entendre les accents, de raconter les gens qui y vivent, et de faire un film avec eux, pas sur eux. Par contre, je ne savais pas comment j’allais faire. Je n’avais pas de méthode. C’était le plus gros challenge du film. J’ai fonctionné à l’instinct, sans collaborer avec des coachs. [...] J’ai appris à les connaître individuellement pour m’adapter à leur personnalité, à leur fragilité, leurs faiblesses et leurs forces.
Totone fait la rencontre du personnage de Marie-Lise, interprété par Maïwène Barthelemy. Dans la scène où les deux ont leur premier rapport sexuel, elle exprime ses désirs, ses envies.
Ce qui m’intéressait était de raconter les endroits de l’intimité qu’on ne montre pas, qu’on a toujours fantasmé. Comme si chaque fois qu’il y avait un rapport amoureux, les gens se caressaient le corps en clignant des yeux. J’avais envie de montrer les petits désastres, les maladresses et les insécurités. Lui, il est plein de complexes, mais elle a pleinement confiance en elle. C’est vrai qu’on n’a pas l’habitude que les femmes soient le moteur dans les scènes d’intimité. Alors que ça existe.
Et cette histoire d’amour ? S’est-elle imposée naturellement ?
Je ne vais pas mentir, c’est vrai que j’avais envie de romance. Ce qui m’a donné envie de faire du cinéma, ce sont tous les films que j’ai vus avec Julia Roberts. Ça fait aussi partie de mon envie d’être généreuse. Moi, s’il n’y a pas d’histoire d’amour, je rame un peu. C’est tellement fort comme émotion. Après, il faut réfléchir à comment on l’amène.
Le film examine également la notion de famille choisie.
L’idée de solidarité m’intéresse beaucoup. Surtout celle qui se trouve là où on ne l’attend pas et qui ne se traduit pas avec des mots. Là, ce sont des garçons qui ne savent pas se parler, mais qui sont prêts à se prêter leur voiture pour une histoire de fromage. Je voulais raconter des liens très, très forts, qui se tissent par des gestes ou des silences. C’est un concept qui me fascine. On a toujours besoin d’une meute. On ne peut pas évoluer seul. C’est ce qui fait notre force.
Crédit photo : Marie Rouge / Unifrance