L’idée c’est plutôt pourquoi elle a dit oui après toutes ces années. C’est le genre d’actrice qui est tellement sélective sur ses films que chaque choix qu’elle fait raconte quelque chose. Chaque film devient un élément de réponse. D’ailleurs, elle le dit : “si vous voulez me connaître, regardez mes films”. Et de mon côté, ce n’est pas la première fois que je travaille avec une actrice américaine dans la langue française. C’est quelque chose qui devient un schéma que j’aime énormément : l’enveloppe hollywoodienne séduisante pour les cinéphiles qu’on est, invitée dans un territoire de cinéma d’auteur pur.

Présenté hors compétition à Cannes, puis au TIFF, Vie privée de Rebecca Zlotowski prend l’affiche ce vendredi 30 janvier. Entretien.
Jodie Foster interprète dans votre film son premier grand rôle en français. Après avoir eu des rôles plus modestes, comme dans Un long dimanche de fiançailles, fallait-il simplement saisir l’occasion du fait qu’elle est parfaitement bilingue ?
Le cinéma de genre ne s’inscrit pas d’emblée dans votre œuvre. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’explorer le polar ?
Ça fait quinze ans que j’exerce mon métier et avec ce film, pour la première fois, ne me pose pas la question de ma féminité. Comme si faire un cinéma de genre me protégeait de mon genre. Je ne suis plus une réalisatrice femme, mais une réalisatrice de thriller, de comédie de remariage, etc. [...] Intuitivement, je me suis plongée dans ce plaisir de cinéaste, car je savais que ça allait m’exalter et me «challenger».
Votre film assume d’ailleurs cette dimension ludique à travers sa trame sonore et le choix des autres comédiens.
Dès les premières ébauches, ma monteuse a intégré «Psycho Killer» de Talking Heads. J’avais d’autres versions de ce générique d’ouverture où on était plus avec Bernard Herrmann, dans le thriller hitchcockien avec une musique plus sentimentale. Ça aurait plongé le film dans un esprit sérieux. Il y avait toujours l’idée que le film contenait plusieurs scènes humoristiques et une sous-intrigue de comédie de remariage. L’autre élément qui a éclairé le ton du film est la présence de Daniel Auteuil, qui a apporté un assouplissement à son personnage et à sa chimie avec Lilian. Rien n’était pris au sérieux. Et en demandant à Vincent Lacoste d’interpréter le fils, je voulais que les autres membres de la famille apportent un élément de légèreté.
Pourquoi avoir fait de l’hypnose un élément central de votre récit ?
C’est une obsession que la co-scénariste Anne Berest et moi partageons. L’hypnose n’est pas la même chose que les vies antérieures, que la psychanalyse ou le rapport à l’occulte. Mais il y a toujours chez moi un désir de filmer des fantômes et de raconter, mine de rien, qu’avec ce qu’on est en train de vivre, on est à même de fabriquer notre disparition. L’hypnose représente une obstination que j’ai à croire qu’il existe autre chose, des états différents de perception de la réalité.
À quel point le cinéma est-il une forme d’hypnose pour vous ? Ou êtes-vous sceptique comme Lilian ?
Je ne suis pas sceptique du tout. Mon psychanalyste, c’est David Lynch. Le cinéma, la psychanalyse, l’hypnose sont des langages qui sont nés en même temps, quasiment dans la même décennie. Ce sont des secteurs qui se sont parlés, qui ont communiqué, qui se sont répondus. Ce n’est pas un hasard. C’est un moment de nos connaissances anthropologiques qui ont permis de plonger à l’intérieur de nous-mêmes. [...] L’état de transe dans lequel me met le film, je le recherche. Avec ce film, je suis modeste. Vie privée a une espèce d’innocence où on offre aussi une narration. En tant que cinéaste, j’ai besoin de proposer un récit qui se termine. Ici, par exemple, j’avais envie de résoudre l’énigme.
Cet état de transe dont vous parlez s’incarne particulièrement dans la scène avec l’orchestre.
Ça peut être pris comme un immense “what the fuck”. En même temps, on comprend que ça fait sens pour cette Américaine déjudéisée, qui s’installe en France, croyant avoir échappé à ce trauma de l’extermination des Juifs d’Europe. En fait non. C’est à ça qu’elle est reconnectée avec la disparition de sa patiente juive. On y entre ou pas. Des spectateurs peuvent le comprendre de façon diffuse. D’autres peuvent se demander où ils sont.
L’un des autres thèmes du film est le rapport entre la vie privée et la vie professionnelle.
Je me posais surtout la question de l'obscénité. Qu’est-ce qu’on n’a pas le droit de montrer ou de raconter ? Personnellement, je trouve ça obscène de filmer des gens dans leur cabinet de psychanalyse. C’est ce qui devrait être dans le hors champ. C’est ce qu’on devrait garder le plus secret. Après, c’est également obscène d’imaginer ce que fait sa psy dans le reste de son appartement. Être dans un cabinet de psy stimule constamment notre perception du hors champ.
Propos recueillis dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance à Paris.


