Oui L Electrochoc Au Present De Nadav Lapid

Oui : l’électrochoc au présent de Nadav Lapid

12 mai 2026
entrevue

Après Synonymes et Le Genou d’Ahed, Nadav Lapid revient avec Oui, sans doute son œuvre la plus éclatée et incendiaire à ce jour, disponible ce mardi 12 mai en vidéo sur demande.

Qu’avez-vous perçu dans le contexte sociopolitique actuel pour vous lancer avec cette fougue dans votre nouveau film ?

J’ai essayé de créer une sorte de capsule de la vérité du moment. Je crois que le film montre ce théâtre de l’absurde, du grotesque. Il révèle une période où tout ce qui est pervers et obscène s’avère vrai et normal, où tout ce qui est inimaginable devient concret, où la folie devient la vie quotidienne. Pour moi, il y a une forme de conventions pour décrire l’état des choses en étant fidèle à une certaine forme de réalisme et de sobriété. Le film fait le choix d’utiliser la folie du cinéma pour raconter la folie du monde.

Le film accorde une grande importance à la musique, ne serait-ce qu’en faisant de Y., le protagoniste, un musicien. Aviez-vous envie d’interroger le pouvoir de la musique — et de l’art — sur le politique ?

Je pense que, nous les artistes, on a cette impression d’être différents, c’est-à-dire qu’on profite d’une certaine position favorisée. Alors que les gens se perdent dans le chaos et parviennent difficilement à s’orienter, on a une sorte de regard, de vision qui nous permet de se mettre en haut de la colline pour voir le champ qui brûle. Je pense que Oui casse cette distinction. Pour moi, le film parle d’un monde où les artistes ne sont plus considérés comme nécessaires. L’artiste est tout sauf cette personne qui se met en haut de la colline. Avec tous les autres, il court à gauche et à droite en essayant de fuir le feu et de trouver sa propre place.

Est-ce que pour vous le cinéma est indissociable du politique ? Est-il nécessairement un acte de résistance ?

Je pense que l’art doit fabriquer des capsules de vérité. Le cinéma, c’est encore et toujours le meilleur domaine pour creuser dans le présent et faire exister la mélodie, l’ambiance, la pensée collective et les émotions du moment. J’ai dû mal avec beaucoup de films que je vois, qui sont en retard ou détachés de ce qui nous entoure. Ce sont plutôt des objets qui tranquillisent les gens au lieu de les mettre face à leur vie. Je ne pense pas que la salle de cinéma soit un lieu pour se calmer. Au moment où on a l’impression qu’on s’enlise, parler d’une forme de normalité devient presque une collaboration.

La première partie du film encapsule la réalité grâce au pouvoir des images. Dans la seconde, vous accordez une plus grande place à la puissance des mots, entre autres, à travers le monologue de Leah.

Dans la première partie, le film reste très oral. Les gens utilisent leur bouche pour émettre du bruit, sucer, lécher. Les mots ont presque perdu leur sens. Et puis, oui, ce monologue est un rassemblement d’événements, de faits. C’est une sorte de chronique parlée. Encore une fois, on tente ici de trouver la vérité du cinéma. Comment faire exister des choses qui sont primordiales et importantes ? Du coup, le meilleur moyen était de revenir au plus simple : un gros plan, un enchaînement de détails et une route un peu cahoteuse qui crée un effet de tremblement.

Le film intègre également une narration omnisciente, ce qui est plutôt rare au cinéma.

C’est un film en état de boulimie. Il prend tout ce qu’il connaît, il utilise toutes les méthodes et les registres du cinéma. Il saute entre la comédie musicale et le film quasi documentaire. C’est un film sale, ce n’est pas un film pur. Et le narrateur contribue à cette dimension d’épopée existentielle. Le film dit qu’il n’existe que deux mots « oui » et « non ». Quand on parle du « oui », on parle de tout, de quelque chose d’entier. Le narrateur ajoute un aspect épique au film.

Oui est également une histoire d’amour.

Le déterminisme tragique aurait laissé Y. aboutir à la fin qu’il mérite. Il était peureux au moment d’être courageux. Il disait « oui » au moment de dire « non ». Du coup, il danse avec le diable. Je pense que c’est un film sur l’horreur, mais c’est effectivement un film sur l’amour. Ce que je trouve beau et terrible, dans l’amour comme au cinéma, c’est que ce n’est pas un tribunal. Les deux contiennent une forme de force sauvage, étrange et inexplicable, qui met au même niveau la valeur de la vérité et celle de la beauté.

Le film a suscité des réactions très vives, notamment en raison de la proximité temporelle avec les événements du 7 octobre 2023 qui sont évoqués, mais aussi de par sa portée politique.

Je pense que même moi je ne me suis pas rendu compte de l’explosivité du film. Depuis que je l’ai fait, j’ai l’impression de me balader avec une bombe. Je pense qu’il est aimé et haï parce que les gens ont du mal à ignorer la proximité entre le film et leur vie. S’il s’agissait d’une forme de fantasme fou et surréaliste, ça n’aurait pas créé cet effet.

Cette entrevue a été réalisée dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance à Paris.

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