La Metamorphose Comme Deuxieme Acte 7 Questions a Nicolas Winding Refn

La métamorphose comme deuxième acte : 7 questions à Nicolas Winding Refn

18 juillet 2026
entrevue

Après dix ans d’absence au cinéma, le Danois Nicolas Winding Refn (Drive, Only God Forgives) signe son retour avec Her Private Hell, son onzième long métrage, à l’affiche le 24 juillet. Présenté en ouverture de la 30e édition du Festival Fantasia, le film était également l’occasion pour le cinéaste de recevoir le Prix Cheval Noir, qui souligne l’ensemble de sa carrière. Rencontre avec un artiste qui refuse les compromis.

Vous avez admis être mort pendant une vingtaine de minutes en entrevue après la projection à Cannes. Vous avez également mentionné parlé de cette expérience comme marquant votre “first act”. En quoi ce nouveau film annonce-t-il le début du deuxième?

Beaucoup d’artistes passent par des cycles. Surtout dans le domaine des arts visuels, ils s’adaptent de différentes manières, ils se transforment. Le cinéma est une machine tellement mécanique. Il peut parfois être difficile de le remettre en question. Il faut donc vraiment faire un effort. Je pense que [Her Private Hell] est en quelque sorte un condensé de tout mon passé et de tout ce que j’aime. Et parfois, pour se transformer complètement, il faut tout rassembler.

Les scènes de combat de Her Private Hell évoquent par moments le cinéma asiatique, dont vous avez souvent revendiqué l'influence. Qu'est-ce que cette tradition cinématographique vous offre que le cinéma occidental offre moins?

Je pense que c'est une évolution générationnelle. Mes parents, à leur époque, étaient des adeptes de la Nouvelle Vague française et du cinéma engagé. Je crois que j'ai eu d'autres expériences qui m'ont fait découvrir ce qu'est ou ce que pouvait être le cinéma. Je me souviens quand j'avais 20 ans environ, quelqu'un m'a tendu une cassette VHS de The Killer de John Woo. Je me souviens de l'avoir regardé et m'être dit « waouh ». J'ai toujours beaucoup aimé les films de genre, et en particulier le cinéma d'action.

Vos films mettent souvent en scène des hommes prisonniers d'une certaine idée de la virilité : ils parlent peu, répriment leurs émotions et règlent leurs conflits par la violence. Qu'est-ce qui vous fascine dans cette forme d'hypermasculinité?

Je suppose que c’est en quelque sorte mon alter ego, à l’image d’un dieu grec. Il y a quelque chose de très séduisant chez un protecteur. Et cela existe dans notre culture, cela a toujours existé et existera toujours. [...] Pour moi, le silence, c’est le mystère. Et la pureté, c’est le sens du bien et du mal. C’est l’alchimie de ce qu’on appelle un super-héros. Tous ont l’esprit très étroit, très précis, ils sont tous tragiques et solitaires. Ils sont tous isolés et vivent selon leur propre conception de l’épanouissement personnel.

Chez vous, la violence est très stylisée, parfois hypnotique. À quel moment devient-elle une forme de langage visuel?

L'art est un acte de violence. Et la violence est un instinct humain. Elle est une forme de fantasme issu de notre psyché. Nous naissons tous avec certaines parties de notre corps qui constituent un mécanisme de défense ou un acte d’agression. Au fil de l’évolution, nous n’avons plus eu à nous battre pour nous nourrir ni à nous protéger contre des envahisseurs. La société est devenue plus saine et la religion a permis de bâtir des civilisations. Nos instincts n’ont pas disparu. Ils font toujours partie de notre psyché. La violence montre l’inhumanité dont les gens sont capables les uns envers les autres.

Vos premiers films étaient ancrés dans un réalisme très brut. Depuis Valhalla Rising puis Drive, votre cinéma est devenu de plus en plus onirique, symbolique et abstrait. Comment expliquez-vous cette évolution?

Se répéter, c'est l'échec du succès. On est toujours à la recherche de quelque chose de pur ou d’un endroit où l’on n’est jamais allé. Évidemment, nous avons des thèmes, des obsessions qui nous accompagnent. Ça fait partie de notre style. Mais parfois, c’est bien de se forcer à explorer d’autres voies. Quand j’ai commencé à faire des films, je ne pensais qu’à capturer l’authenticité. Ça n’était jamais assez réel. Puis on se rend compte que ça ne marche tout simplement pas comme ça. Je me suis intéressé à l’irréel parce que le champ des possibles était plus vaste. Ça ne veut pas dire que les émotions ne sont pas authentiques.

Vous semblez vous éloigner de plus en plus du modèle classique en trois actes. Cherchez-vous encore à raconter une histoire ou davantage à provoquer un état chez le spectateur?

Il existe certains mécanismes que l’on peut utiliser dans la narration. Mais je pense aussi que c’est justement cette narration qui a maintenu le cinéma dans une impasse, car elle l’empêche d’évoluer. Les jeux vidéo, les réseaux sociaux et d’autres formats peuvent surpasser l’expérience cinématographique, en particulier pour les jeunes. Je pense que le cinéma doit lui aussi évoluer au rythme de ce qui évolue autour de lui. [...] Les services de streaming ont en quelque sorte instauré une règle très stricte. Leur écosystème repose sur une philosophie précise : le profit. Je crois que le cinéma reste une forme d’art. Et je crois que la salle de cinéma est un lieu d’expériences, et pas seulement d’information.

Vos films sont immédiatement reconnaissables par leur palette de couleurs. Pensez-vous d'abord en images en couleurs lorsque vous concevez un nouveau projet?

Je suis daltonien. Je réfléchis donc à des idées et à ce que j’aimerais voir ou ressentir. Ensuite, c’est toute une odyssée technique pour trouver comment concrétiser ça. Tout le monde autour de moi travaille avec une palette de couleurs qui m’est en quelque sorte inconnue, car si je ne peux pas la voir, je ne peux pas y réagir. Il y a des couleurs que je ne vois pas, mais que je peux ressentir. C’est un long processus que de découvrir cet ADN.

Partager cet article