Il était venu présenter à Paris son précédent documentaire, Hôtel La Louisiane. Je l’ai abordé et lui ai dit le bien que j’en pensais, ce qui nous a amenés à bavarder. Un temps après il m’a dit: j’aimerais faire un film sur vous. Je ne voulais pas, mais comme mon épouse Sophie a insisté, j’ai finalement dit oui.

Il a fondé en 1969 puis dirigé la Quinzaine des réalisateurs (aujourd’hui appelée Quinzaine des cinéastes) jusqu’en 1998. En France, Pierre-Henri Deleau est une légende. Il a fait découvrir nombre de grands cinéastes internationaux (Ackerman, Haneke, Oshima, Egoyan, etc.) et relancé la carrière de Denys Arcand en projetant en première mondiale Le déclin de l’empire américain.
Comment avez-vous connu Michel La Veaux?
Dans le film, on vous voit souvent devant le cinéma Saint-André-des-Arts, dans le Quartier latin. Pourquoi ce lieu?
*Parce que les premiers films de la Quinzaine, comme La Salamandre, *sont restés à l’affiche pendant un an et demi dans ce cinéma, propriété d’un restaurateur Grec qui s’appelait Roger Diamantis. Un beau jour, il est allé voir un de mes assistants et lui a demandé de l’aider à construire une salle de cinéma. Ils ont fait ériger le Saint-André-des-Arts. Diamantis a ensuite payé mon assistant pour l’aider à repérer des films. Cet assistant s’appelait Richard Dembo. Il est devenu par la suite cinéaste et son film La Diagonale du fou a remporté l’Oscar du meilleur film étranger.
Est-ce qu’un festival “off” comme celui-ci pourrait naître aujourd’hui?
Oui, s’il calme une frustration. Si le festival officiel ne répond pas à tous les besoins, sous tous les angles, on voit son public vieillir… La Quinzaine a répondu à cet espèce d’appel d’air, comme Mai 68 en France: le gouvernement de De Gaulle était bourgeois, les jeunes ne s’y reconnaissaient pas, ne respiraient plus. Ils ont eu besoin de soulever le couvercle. La Quinzaine est née [l’année suivante] d’une même impulsion.
Mais quelle était la frustration à l’origine de cette impulsion?
Il faut se rappeler qu’à l’époque, les pays soumettaient leurs films à Cannes, avec tout ce que ça suppose de cinéma dit “officiel” et par définition, ennuyeux. Le Japon se distinguait, mais l’Asie n’existait pas. Or, personne n’était allé voir s’il y avait des trucs en Inde, au Sri Lanka… L’Australie, la Nouvelle-Zélande, passaient aussi sous le radar. Sans ce désir d’ouverture, l’idée de créer un “off” ne serait jamais venue.
Parlant de cinéma “officiel”, ça me rappelle une aventure québécoise qui a mal fini: le Festival des films du monde, auquel la Quinzaine s’était associée.
Ça n’est pas la Quinzaine qui s’est associée, c’était moi. Parce que Serge Losique [fondateur et pdg du FFM] m’avait beaucoup aidé quand il était professeur à l’Université Concordia.
Comment se porte le cinéma art et essai en France?
Très bien. En France, il y a presque 4000 salles, dont près de 1250 font partie du circuit art et essai. C’est surtout la souplesse de la réglementation qui en fait le succès. Dans une ville comme Paris, Bordeaux ou Lyon, le cinéma art et essai a l’obligation de jouer 100% de films art et essai. Dans les villes plus petites, on prescrit 80% de films art et essai. Ça passe à 20% dans les villes de 3000 habitants et moins. Ceci pour que l’offre soit diversifiée. En plus, on a créé des aides à la diffusion de certains films de cinématographies peu distribuées. C’est pourquoi vous voyez à Paris des films du Kazakhstan, du Népal, etc. Le choix est inimaginable, et ça marche. Il sort à Paris environ 500 films par an. Le double de New York.
Comment fonctionne le financement des films français et des salles art et essai ?
11% du prix de tous les billets de cinéma vendus en France est redistribué en 3 parts: un tiers va aux cinémas, pour moderniser leurs salles; un tiers va aux distributeurs, s’ils acquièrent de nouveaux films; enfin, un tiers va aux producteurs. Ceci pour empêcher que l’argent dépensé au cinéma sorte du cinéma. La cagnotte est administrée par le Centre national du cinéma et de l’image animée et l’argent non utilisé sert à financer le festival de Cannes. Bref, le cinéma s’autofinance. Les Américains disent que c’est une loi de voleurs et de voyous. Pour faire image, Stallone et Schwarzenegger ont financé Éric Rohmer. C’est formidable!


