À treize ou quatorze ans, j’ai découvert les films de Claude Sautet et de François Truffaut. Leurs films renferment l’idée qu’à partir d’une toute petite cellule, on peut raconter le monde. J’ai toujours trouvé ça passionnant. Les relations familiales sont stimulantes parce qu’elles sont compliquées, douloureuses, passionnées. Il y a aussi des luttes entre les générations. J’ai plus de 50 ans. J’ai un enfant de 17 ans. Je vois que les valeurs dont il hérite sont très différentes de celles dont j’ai hérité.

Vingt-cinq ans après Beau comme un camion, qui interrogeait la place d’un enfant intellectuel au sein d’une famille ouvrière, Antony Cordier revient avec Classe moyenne, une comédie sociale sur la lutte des classes, à l’affiche le 14 août.
La question du couple et de la famille revient souvent dans vos films. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces deux cas de figure ?
Le regard que vous posez sur les deux familles est très dur, très cynique. Est-ce qu’on doit en déceler une forme de fatalisme ?
Le film est une satire. C’est un genre. Et à partir des codes qui existent, il y a de la cruauté, de la méchanceté. On attend des personnages qu’ils se comportent mal et que ça nous fasse rire. À côté, il y a l’idée de raconter des rapports sociaux tendus qui se sont radicalisés et qui sont assez violents en France. Chacun est campé dans sa position. Le consensus est de plus en plus difficile. Il y a un sens politique au film.
La tension sexuelle parcourt tout le film.
Et tout mon cinéma (rires). La question du désir m’intéresse. Je trouve que la façon dont la sexualité doit cohabiter dans une famille est aussi intrigante. [...] Et elle se manifeste dans les multiples oppositions entre les deux familles. Laurence se refuse à Philippe. C’est une actrice qui ne veut plus être sexualisée, même dans son couple. Alors que lorsque les Azizi commencent à s’opposer à leurs patrons, il y a un retour de flamme dans leur couple.
Le film se déroule dans le sud de la France, sous un soleil de plomb, à la campagne. Le récit prend la forme d’une sorte de huis clos à ciel ouvert. Quelles étaient vos références visuelles ?
J’ai beaucoup pensé aux films de piscine, particulièrement à La piscine de Jacques Deray, avec Alain Delon et Romy Schneider. C’est un film d’une grande sensualité. C’est une histoire policière, d’amitié, très noire. Luca Guadagnino en a fait un remake, A Bigger Splash, que j’aimais beaucoup aussi visuellement. J’ai essayé de retrouver les cadres qu’il y avait dans ce film.
Quel travail avez-vous effectué avec ces nombreux acteurs (Laurent Lafitte, Elodie Bouchez, Ramzy Bedia, Laure Calamy, Sami Outalbali, Noée Abita) ?
J’avais déjà collaboré avec Elodie Bouchez à de nombreuses reprises, donc je savais comment elle aimait travailler. Là, ce qui était intéressant, c’était de rassembler dans le film des gens avec des origines artistiques très différentes. Par exemple, on a Laurent Lafitte, qui était à la Comédie-Française. De l’autre côté, il y a Ramzy Bedia, qui a une formation beaucoup plus libre et qui a été humoriste.
Il y a une scène où Garance (Noée Abita) tente de faire venir les larmes devant une caméra de cellulaire avec l'aide de sa mère. Aviez-vous envie de rire un peu des acteurs qui ont de la difficulté à pleurer sur commande ?
Je ne me moque pas des acteurs. Je les respecte beaucoup. Je voulais plutôt me moquer d’un certain problème avec les acteurs aujourd’hui, à qui on demande de plus en plus de s’engager, surtout sur les réseaux sociaux. Pas seulement pour l’art et le cinéma, mais pour donner leur avis sur tout. Ils sont obligés de montrer qu’ils sont de belles personnes, qu’ils ont un cœur, qu’ils se préoccupent de la planète, qu’ils ont un avis politique. Tout ça, au lieu de se concentrer sur ce qu'ils sont : des artistes.
Il y a eu Claude Chabrol, mais aussi des films comme Le goût des autres, Intouchables et L’origine du mal. Pourquoi la lutte des classes fascine autant les créateurs de cinéma français ?
Le mythe républicain est lié à l’égalité, à la méritocratie. On nous fait croire que tout le monde peut s’extraire de sa classe sociale. Dans les faits, c’est très compliqué, voire quasi impossible. L’intérêt pour cette question est dans l’ADN français.
Propos recueillis en janvier 2026 dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance à Paris.


