Luc Dardenne : Un désir de faire autre chose, peut-être. Quoi ? On ne savait pas. Je dirais que c’est parce qu’on est allé dans cette maison maternelle, près de Liège, où on a d’ailleurs tourné le film, qu’on a abandonné notre unique personnage de fiction pour emprunter à ceux de la réalité. En visitant les lieux plusieurs fois, on a été fasciné par la vie qui s’y passe, les enjeux qui s’y jouent, les éducatrices, la directrice, la psychologue. Bien sûr, on a inventé des histoires pour chacun de nos personnages.

Près d’un an après avoir remporté le prix du meilleur scénario à Cannes, Jeunes mères de Jean-Pierre et Luc Dardenne prend l’affiche le 27 mars au Québec.
Avec Jeunes mères, vous déployez un récit choral. Cherchiez-vous à explorer une nouvelle forme de narration ?
En quoi ce travail d’observation et de recherche est-il intrinsèque à votre démarche ?
Jean-Pierre Dardenne : Pour le genre de cinéma que nous faisons, c’est indispensable. Visiblement, on a besoin de ça pour travailler. Parfois, on parle d’un fait divers qu’on transforme ou qu’on renverse. Chaque fois, on a un rapport avec quelque chose qui appartient à la réalité à partir duquel on pose des questions.
De quelle manière vos rencontres ont-elles inspiré les différents conflits dramatiques de vos personnages ?
Luc Dardenne : On a beaucoup parlé avec les psychologues qui nous ont raconté énormément d’histoires. Ce qu’on a appris est qu’il y a des jeunes filles, enceintes, qui le désirent alors que les conditions économiques et affectives ne sont pas réunies. Elles veulent tout de même un enfant pour se donner une image, une force, une attention des autres qu’elles n’ont pas. [le personnage de] Perla est un peu inspirée de ça. Elle veut un enfant afin de fonder une famille et faire comme sa sœur.
Le film évoque également la maternité à travers le rapport que ces jeunes filles entretiennent avec leur propre mère…
Jean-Pierre Dardenne : *Ça fait partie du déterminisme social. Les histoires se répètent de génération en génération. Dans la vraie vie, les maisons maternelles sont l’occasion de peut-être renverser ce déterminisme social, qui est énorme. Ce sont des figures issues de la pauvreté, de milieux violents, mais pas toujours. *
Luc Dardenne : Parfois, il y a la fierté d’être mère chez l’une et la honte chez une autre. Comme dit la mère de Jessica, autrefois, c’était une forme de stigmatisation. Encore aujourd’hui, c’est vécu de cette manière dans certains milieux.
La jeunesse est au coeur de votre travail (La promesse, Le fils, Rosetta, L’enfant, Le gamin au vélo, Le jeune Ahmed, Tori et Lokita). Qu'est-ce qui vous fascine dans cette période de la vie ?
Luc Dardenne : On a toujours filmé le rapport entre la génération des parents et celle des enfants. Pour nous, c’est ça qui est une question importante. Bien sûr, quand le personnage est jeune, il peut changer. On peut le faire évoluer. La vie peut l’amener ailleurs que dans le déterminisme social dont il est victime. Mais je crois que c’est parce qu’on essaie de voir ce qui peut passer entre deux générations. Est-ce que l’amour peut passer ou pas ? Est-ce qu’il y a quelque chose du désir d’autonomie ? Ce sont souvent ces histoires entre une famille un peu cabossée, défaite, détruite, à travers laquelle on essaie de transmettre l’idée qu’on ne fait pas ce qu’on veut d’un être humain. La vie, la mort, ça veut dire quelque chose.
Jean-Pierre Dardenne : Dans Jeunes mères, *ces jeunes filles sont confrontées à des histoires d’adultes. Elles se retrouvent dans une situation qui ne correspond pas à leur âge. Comment faire avec ce paradoxe ? *
Votre grammaire cinématographique unique a influencé de nombreux cinéastes. Avec ce film-ci, souhaitiez-vous la subvertir un peu ? La peaufiner ? La protéger ?
Jean-Pierre Dardenne : C’est la question qui nous habite depuis La promesse : comment faire les choses selon leur nécessité interne ? C’est vrai qu’en faisant trois, quatre, cinq ou six films, immanquablement, on se demande: est-ce que ça répond à la nécessité interne? Ou est-ce qu’on fait à la manière des Dardenne? Sommes-nous en train de faire du style ? La question est là. Ici, les bébés nous ont beaucoup aidés à y répondre, parce qu’on a dû aller vite. Je pense que le film a gagné quelque chose dans cette vitesse d’exécution, par rapport à nos films précédents. Ça permettait de conserver le mouvement de la vie.
Vous aimez découvrir de nouveaux talents. On n’a qu’à penser à Jérémie Renier, Émilie Dequenne ou Thomas Doret. Qu’est-ce que vous cherchiez chez les jeunes interprètes Lucie Laruelle, Babette Verbeek, Janaina Halloy Fokan, Elsa Houben et Samia Hilmi ?
Luc Dardenne : Deux d’entre elles avaient déjà joué. Ce qu’on voulait, c’est qu’elles nous surprennent et qu’elles amènent une force. Pour ça, il faut du temps et de la patience. On le sent déjà un peu au casting. On constate que “la caméra les aime”. Ça signifie que l’actrice ne s’éteint pas avant que la caméra soit en marche. Au contraire, elle est encore plus lumineuse, plus intense. On a eu cinq semaines de répétition. On répète toujours.
Jean-Pierre Dardenne : Ça permet de trouver du rythme. Et ça permet à tous ces jeunes comédiens et comédiennes ainsi qu’aux autres d’être vraiment présents sur le plateau et de ne pas être enfermés dans leurs gestes quotidiens, pour ceux et celles qui n’ont jamais joué, ou encore de ne pas être encombrés par la technique, pour ceux et celles qui ont de l’expérience.


