Quand j’ai entendu la voix d’Hind Rajab, c’était un petit extrait sur Internet. Lorsque j’ai décidé de faire le film, je me suis demandé de quel point de vue raconter cette histoire. Cet extrait faisait partie d’un enregistrement plus long que le Croissant-Rouge palestinien a partagé avec moi. Il y avait tout : le meurtre de Layan Hamada - la cousine de Hind Rajab -, toute la conversation avec l’équipe de bénévoles et le bombardement de l’ambulance. D’un point de vue sonore, ça faisait déjà un film.

Après Les filles d’Olfa, sélectionné en Compétition officielle à Cannes en 2023, la Tunisienne Kaouther Ben Hania revient avec La voix d’Hind Rajab, oeuvre à la frontière de la fiction et du réel, qui a marqué la récente Mostra de Venise avec une ovation de 24 minutes et un Lion d’argent.
Comment avez-vous découvert la voix d’Hind Rajab ?
Vous retrouvé un dispositif similaire à celui déployé dans Les filles d’Olfa, qui mélange à la fois le réel et la fiction ?
Le plus important pour moi était de préserver la voix de cette petite. Elle explique, elle décrit, ce qui permet d’avoir accès à des images à partir du son. La meilleure place à prendre était à côté de ceux qui ont écouté, qui ont essayé de la sauver. Puis, comme les personnes qui étaient dans les bureaux du Croissant-Rouge n’étaient pas tous d’accord à témoigner devant une caméra, j’ai choisi de faire un film au temps présent. En prenant des comédiens, je pouvais explorer ce moment et faire un film sur un événement au présent. J’étais consciente de ce choix risqué. Dans la tête des spectateurs, les comédiens sont associés à la fiction, au mensonge. Il fallait que j’installe un contrat clair avec le spectateur.
C’est un contraste intéressant puisque, oui, il y a le présent de la fiction, mais la voix d’Hind Rajab appartient au passé. Ça crée une tension.
Je voulais que Hind Rajab soit vivante. D’ailleurs, dans le film, on ne mentionne jamais sa mort. Je ne voulais pas faire un film sur la mort de cette enfant. Je voulais l’honorer et qu’elle reste vivante ad vitam dans notre mémoire.
Votre film embrasse les codes du thriller : caméra à l’épaule, travail sonore précis, montage serré, etc.
Je n’emprunte rien, c’est le réel. Quand j’ai reconstitué les événements de cette journée, j’ai compris que les spectateurs allaient croire qu’il s’agit d’un thriller. [...] Il fallait bien sûr tisser ces événements ensemble. Mais j’ai entendu ces employés : ils étaient à bout de souffle, ils nous ont raconté comment ils ont vécu cette journée. C’est une situation intense, avec des bombardements. Mon travail était de faire comprendre ce qu’ils ont vécu réellement.
Les personnages campent aussi différentes positions face au conflit : Omar n’accepte pas son impuissance et l’inaction de l’équipe, Mehdi comprend et choisit de suivre les protocoles, par exemple.
Nous sommes des êtres multiples. Et mon travail de réalisatrice est, à travers l'amas de témoignages, de tisser une cohérence. Car la réalité n’est pas cohérente. Je trouvais très significatif l’opposition de point de vue entre Omar, qui est sous l’impulsion, et Mehdi, qui n’a pas envie d’envoyer ses collègues mourir.
Votre film interroge la violence autrement que par les images de guerre : qu’est-ce que vous vouliez montrer ou dénoncer ?
C’est une histoire à propos de la violence. Quand j’ai demandé l’autorisation de la mère d’Hind Rajab avant de faire ce film, elle m’a dit qu’elle voulait obtenir justice pour sa fille. Nous vivons dans un monde où les gens qui ont les plus grosses armes imposent leurs lois; c’est de la violence. La violence passe par la domination, par une personne qui peut commettre des gestes horribles sans être tenu responsable. Mon film existe parce que nous vivons dans un monde où on peut tuer une fillette, bombarder une ambulance et assassiner une famille, sans qu’il n’y ait aucune conséquence. Mais mon film n’est pas violent. On ne voit aucune goutte de sang ni d’arme à feu. Quelle est la violence dans le film ? Pour moi, c’est cette enfant qui supplie pour rester en vie et l’imposition d’un paquet de lois qui ne sont pas respectées. Et je me suis toujours intéressée à cette violence systémique.
L’utilisation de la véritable voix de Hind Rajab peut poser un certain conflit éthique pour certains spectateurs.
Je pense que d’écouter la voix de cette petite fille peut être confrontant. Ce n’est pas un film conçu pour être confortable. Il y a donc un certain inconfort à entendre la voix de cette enfant. C’est comme si dire que les personnes qui ont publié Le Journal d’Anne Frank avaient commis un geste immoral. Non. Comme Le journal d’Anne Frank, la voix est un document historique. Le fait de la mettre en valeur et de l’inscrire dans une mémoire dans un film, ça permet aux spectateurs d’être témoins.
Propos recueillis dans le cadre des Rendez-vous d’Unifrance à Paris
Crédit photo : Mathilde Marc


