Alpha Le Body Drama De Julia Ducournau

Alpha : le “body drama” de Julia Ducournau

21 mars 2026
entrevue

Après Grave et Titane (Palme d’or à Cannes en 2021), Julia Ducournau effectue un retour attendu avec Alpha, allégorie charnelle sur le sida, le trauma et l’ostracisme, à l’affiche le 27 mars.

Avec ce troisième long métrage, vous vous éloignez de l’horreur pour embrasser une proposition plus mélodramatique.

Je ne considère pas mes deux premiers films comme des films d’horreur. J’aime bien mélanger les genres et le fait de poser des étiquettes sur des films est quelque chose qui se fait rétrospectivement, lorsque le film ne m’appartient plus. Pour moi, Alpha est un drame familial. Au centre du film, il y a cette intention de comprendre comment l’amour et la peur sont deux faces d’une même pièce.

En quoi votre recours au body horror diffère-t-il dans ce film-ci ?

En tant que spectatrice, ce que j’aime dans le cinéma de genre, ou l’horreur en particulier, c’est la distance de sécurité que cela nous apporte. C’est-à-dire que ça vient nous aider à “catharsiser”, à purger ou à avoir le contrôle sur des peurs irrationnelles qu’on peut avoir. Là, il se trouve que les peurs dont je parle dans le film ne sont pas irrationnelles. Elles sont liées à l’intégrité physique et à la société dans laquelle on vit, que j’ai transférée dans les années 1980-1990. C’est pour cette raison que j’ai minimisé cette distance que pouvait apporter le genre. En ayant pleinement conscience de la manière d’utiliser le “body drama” dans mes deux précédents films, qui ont créé des réactions vives chez certains publics, je ne voulais pas essayer de créer de suspense, de choc ou de sentiment de rejet. Je souhaitais créer une empathie immédiate.

Vous choisissez de différencier les deux trames narratives du film par un travail sur la couleur et la direction photo.

Je l’ai fait pour plusieurs raisons. J’ai toujours besoin de créer quelque chose de cohérent avec mon histoire. L’idée était de partir d’un présent très désaturé et froid, presque post-industriel, pour bien faire ressentir la solitude de mon personnage, mais aussi l’absence de tissu social au sein de la société dans laquelle elle se construit. Dans le passé, j’ai voulu quelque chose de plus homogène. La peur n’a pas encore eu le temps de pénétrer insidieusement dans les strates. J’ai donc décidé de créer une image saturée et chaude, pour montrer qu’à ce moment Alpha voit cette société comme un tout nostalgique. On a d’ailleurs essayé de reproduire l’imagerie des appareils photo jetables qu’on avait dans les années 1980-1990.

Pour les besoins de son personnage, Tahar Rahim a perdu énormément de poids. Jusqu’où va la responsabilité d’un ou d’une cinéaste dans cette idée de mettre en danger physiquement un acteur?

C’est une énorme responsabilité. C’est quelque chose dont on n’a pas parlé immédiatement, car c’était inhérent au rôle. Par contre, ce n’était pas à moi de quantifier cette perte de poids. Je ne suis pas médecin, je ne sais pas ce qui est faisable pour ne pas dépasser les limites de la santé. On a donc fait appel à une ribambelle de médecins, de cardiologues et de nutritionnistes qui ont encadré Tahar dans sa perte de poids. Pendant le tournage, j’ai commencé à m’inquiéter. Il le reconnaît lui-même, mais je pense qu’il a eu une forme de dysmorphie où il n’avait plus l’impression d’être maigre. Je crois qu’il a, sans me le dire, franchi les limites. Dans ces cas-là, on doit être beaucoup plus vigilant. Il est toujours possible d’arrêter. Quand on demande autant à des acteurs, il faut tout donner de soi. On ne peut pas prendre. Il faut s’ouvrir à 200 % à la personne.

Votre évocation de la maladie du sida est très puissante. Que cherchiez-vous à illustrer avec cette allégorie ?

Le film ne porte pas sur le pic de la pandémie du sida, auquel cas j’aurais fait un film historique, qui parle de l’aspect politique. Là où, très consciemment, j’ai fait un parallèle avec cette époque, c’est dans la manière qu’a la société de traiter les patients. C’est ça que je voulais montrer : à quel point on a non seulement ostracisé et pointé du doigt toute une tranche de la population à cause de leur style de vie. On n’avait pas le droit de faire le deuil de ces gens et, ça, ça a été un traumatisme monstrueux qui a, pour moi, changé la face du monde. Comme il n’y a pas eu de réparation face à cette bassesse morale impardonnable, on n’a fait que créer d’autres traumatismes comme la peur de la sexualité, l’homophobie, la xénophobie et la misogynie.

Dans Grave, vous vous intéressiez à deux sœurs, dans Titane, à un père et son “fils”. Dans Alpha, votre récit est centré autour d’une adolescente, de sa mère et son oncle. Qu’est-ce qui vous ramène constamment à la question de la famille ?

Le fil rouge des trois personnages principaux de mes films c’est l’émancipation. Et pour moi, elle se fait d’abord à l’égard de la famille. Comment devenir soi, quand on appartient presque de facto, à d’autres ? Qu’est-ce qui fait famille ? Les liens de sang ? [...] Pour moi, le corps, la famille et la société, c’est la même chose. Le trauma circule de la même manière dans chacun.

Après avoir remporté votre Palme d’or pour Titane, avez-vous senti que vous aviez brisé les derniers plafonds de verre ?

Non. Sur la scène, j’ai senti beaucoup d’espoir. Je n’étais pas la première, mais la deuxième. J’ai eu l’impression d’être dans une machine en mouvement, qui avait commencé il y a très longtemps. J’ai beaucoup pensé à Jane Campion et aux 28 ans qui nous ont séparés. Ça me donnait à la fois de l’espoir, et ça m’a rendu triste. Par la suite, on l’a remise à Justine Triet. On ne peut plus revenir en arrière, du moins j’espère. Après, ça a quand même fait polémique, du fait du genre de mon film. On a beaucoup fait peser la question du quota. Est-ce que j’étais légitime de recevoir cette Palme d’or ou me l’a-t-on donnée juste parce que je suis une femme ? Ça, c’est douloureux.

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